ah les greniers offerts aux seuls jours nostalgiques
l’escalier à lui seul a des rimes magiques
et s’il fallait un jour oui, le démanteler
que j’y sois sans retour avec un simple aller.

Claude Gauthier©
    1942 - 2008
 


 

L’ABSENCE


C’en est fait de l’endroit visité par le rêve,
Champ clos offert aux vœux d’un éternel penser,
Havre cher à l’esprit, le miracle s’achève…
C’en est fait du laraire, il vient de s’affaisser.
Dans le décor navré s’élabore une absence,
Les confuses langueurs d’un temps sans avenir,
Chaque chose frappée au cœur, par telle offense,
Sombre et se livre aux doigts frileux du souvenir.
Quelle main maléfique a déchiré la trame,
Haute lice où la Muse harmonisait ses chants,
L’instant retient son souffle et s’épuise le drame,
Le moindre ornement meurt et meurent ses élans.
Comme aujourd’hui pourquoi, faute d’une écriture,
Semblable effarement rôde en le froid séjour,
Lui s’interroge, tremble en mal de son augure
Alors qu’ont chu ses cieux avec la fin du jour.

Pour la première fois les objets sur la table,
Sont frappés d’abandon, le redoutable sort,
Un manuscrit dérive aux pages d’une fable…
Nul n’en saura la fin, car le poète est mort.

Claude Gauthier©



 

 



 

  JE SUIS DE CETTE RACE...


Je suis de cette race étrange des poètes
Conteurs émerveillés, mais souvent trouble-fêtes,
Te conviant à vivre, à louer en chemin
Ce que chantaient jadis troubadour, baladin.

Ces assembleurs de mots, ces découvreurs de phrases,
Qui de vos attendus en font des tables rases.
A la fois innocents, superbes de candeur,
Ils flairent les secrets jusqu'en leur moindre odeur.

Écoute ! A leurs accents prête au moins une oreille,
Que ton ravissement à leurs chants se réveille,
Qu'ils te charment d'un rien en dissertant de tout.
Mais ne t'y trompe pas : aucun d'entre eux n'est fou !

S'ils drapent la nature et lui font des guirlandes,
S'ils ont des visions en courant sur les landes,
Ranimant ce qui reste en toi de paradis,
Dans nos mondes brûlants, douloureux et maudits,
Ils ont en même temps avec leur clé de songes,
D'autres pouvoirs majeurs. Ils tiennent à leurs longes,
L'intrigue si commune au cœur des nations,
Leurs maints forfaits divers, leurs noires actions ;
De chacun d'entre nous les dérives malsaines,
Les humeurs, les viols, les rancunes, les haines,
Capables de livrer leur lyre à tous les vents
Et qu'en porte la voix jusques aux firmaments.

S'ils ont cet imprévu, déconcertant mélange
Des célestes parlers et ravis d'un archange,
Ils ont tout à la fois contre le genre humain,
Les sentences d'en haut qu'ils signent de leur main.
Entre leur cœur comblé, leurs yeux pleins de flammèches,
La coupe de leurs vins, la rigueur de leurs flèches,
Ils vont associer - ingénu rituel -
A leur louange vraie, un regard sans appel,
Qui fait que le poète entre les deux balance :
Son souffle est parfumé, mais brandit une lance.

Reviens donc un instant de cet avis mièvre,
Qui voit en poésie un accès de fièvre,
La célébration de rêves pèlerins
Dont la voix chevrotante encombre tes matins,
Ce diseur de théâtre est spectacle en lui-même.
Aux cassettes du temps, il dit perle après gemme,
Ce que sont les pastels où s'abreuve son cœur,
Les rythmes et les chants offerts à l'âme sœur,
Au besoin il redit la genèse du monde,
Mais non sans rappeler chaque loi qui le fonde,
Au point qu'émergent clairs tous ravissements bus
Des garants d'avenir sans jamais un abus.

Et pendant que le sot n'entend rien et divague,
Qui fait du Paradis un confus terrain vague,
Son âme abandonnée à maints hasards douteux,
Arrogant, abreuvé de poncifs souffreteux,
L'on sent, l'on voit, l'on sait que la gent insensible,
Qui par dérision prend l'aède pour cible,
N'a pour les jours futurs - tant mieux - aucun répons :
Car demain naît d'abord au sein de visions.

Dès lors il faudra bien qu'au poète il se fasse,
Contempteur célébrant de la chose qui passe,
Esthète franc surgi - qui sait - de nulles parts
Pour ramasser enfin les mille bris épars
De la Terre alanguie. Et puis vient son message :
Aude, verdict mêlés, universels, sans âge,
Que prêtre et juge il tend impavide sur nous,
Et cantique et sentence et prière et courroux,
C'est ça ! Sa prophétie a des accents célestes
Pour mieux de l'Univers en assigner les pestes,
Sans jamais travestir les commencements vrais,
A peine de nourrir ses actuels forfaits.

Ainsi la règle sûre et capitale dite
Stigmatisant les maux d'une terre maudite,
Dans le temps qu'elle chante, elle énonce un décret :
La guérison nous vient quel qu'en soit le secret.
Le même, arc-bouté, sur des néants la sphère,
Qui décréta la vie aux berges du mystère,
Mystère reconduit à jamais, à toujours,
Cet éternel présent pour la suite des jours.

Pour l'ignare, il est clair qu'en riant du poète,
Moins proche de l'homo qu'il ne l'est de la bête,
Le railler en ce qu'il célèbre les cosmos,
Compte les astres purs et dénombre nos os,
Lui permet d'ignorer les sentences qu'il tresse,
Les rappels récités sans forme, à son adresse,
Lui qui nargue les arts et du cœur, de l'esprit,
Avant qu'un sûr destin ne vienne y faire un tri.

Dès lors, si ton destin te dispense la chance,
De croiser un poète un vrai, de cette engeance,
Sans frayeur dans le sien, emboîte-lui le pas,
Ton risque -et n'en faut-il ? - est qu'en ses branle-bas,
Tu trouveras de quoi toujours croire aux mystères,
Eux qui le resteront. Mais en bons magistères,
Ils referont ta vie et clairs jeteurs de sorts,
Te feront mieux aimer malgré les faux accords,
Les refrains de toujours saupoudrés de "je t'aime",
Désespérant de rien et pas plus de toi-même...
Et quand tu fermeras pour t'endormir, les yeux,
Imagine un poème... il s'en tisse un aux cieux !

Claude Gauthier©



 



 

JE T'AIME POÉSIE


Je t'aime poésie et j'aime à te le dire,
Mieux qu'un prétexte vain qu'il me faudrait transcrire,
Fût-ce pour relater de l'Histoire un combat,
Ou cet ultime instant du chêne qu'on abat,
Peindre avec des mots sourds les labeurs de la mine,
Hanter le fond des mers, réciter la colline,
Psalmodier l'exploit, croquer l'enfant au jeu,
Chanter comme l'amour, la soupe sur le feu,
Ravir une épopée aux accents de la prose,
Rendre compte du ciel, des parfums de la rose...
J'en appelle aux secrets que dispense ton art,
Dont la clé d'or ne doit jamais rien au hasard.
Museler le destin à coups de falariques,
Réduire l'hypostase en un flot de reliques,
A l'insipide enfin, céder une saveur,
Transcender la falourde en faisceau de licteur,
Je m'applique humblement. De formule en formule
Je trame un infini, sonde le minuscule,
Mais souhaite toujours sublimer leur état.
Tu les touches chacun, de ma plume qui bat
L'alchimique rappel de ces règles premières,
Qui range côte à côte un juron, des prières,
Sans jamais qu'il en coûte à tes divers talents.
Je t'aime poésie et te fais des serments:
Ne fréquenter que toi pour ce que tu sais rendre,
Aussi fine que l'or la misérable cendre
Et presque désirable un malheur en chemin.
Entre tes doigts le gueux et jusqu'au spadassin
Prennent des airs de rois. Le vain, le dérisoire,
Se découvre toujours une place en l'Histoire;
D'Alexandre et les siens, vainqueurs de cent trépas,
L'ennui surprend leur vol pour en sonner le glas.
Ah ! ces bassins remplis de lumières obscures,
De senteurs et de chants, de subtiles épures,
Mêlés pour nous servir de permanents défis,
Auxquels répond le cœur, radieux d'être pris...
allons ! puisque ce goût, je ne puis m'en défendre,
Je reviens à l'objet, à la rose, à la cendre
Et fort de les avoir, en ton nom récités,
Je vais les vivre mieux au seuil de tes cités.

Claude Gauthier©



 
 



 

 

Le Poème qu’ils croient


Ils ont cru quelque temps le poème bonasse,
Breuvage liquoreux
Avec quoi le chétif, ridicule, finasse
En projets doucereux.
 Ils ont cru quelque temps le poème crédule,
Niais et bon enfant,
 Tel commun s’en saisit dont il fait son pendule,
Tel autre un olifant.
 Ils ont cru quelque temps le poème  sans force,
Complainte haute en fard,
D’insipide tenue où le mièvre se force
Pour être moins  blafard.
 Malheureux qui n’avez soupesé sa couronne,
 Ni son glaive tenu,
Méconnaissez les tons sur lesquels il claironne,
Sans artifices, nu
Où la tête aviez-vous au jour de sa naissance  
Pour, quittant ses berceaux,
Mille chevaux lier et leur toute-puissance,          
En brandir les faisceaux.
Approche et vois au fond de son œil qui s’enflamme,           
Menace les cochers ;
Entends de son sabot intrépide la lame,
Fracassant les rochers.
Les vents dont le murmure enfle dans ses crinières,    
Fouette nos attendus,
Tandis que ses nasaux calcinent nos manières
Et leurs vœux éperdus.
Vous êtes-vous risqués à maîtriser l’enclume     
De son poitrail de fer,
Pour lui passer un frein quand le matin s’allume :
Qui de vous s’est offert ?

Quant à, d’un bond hardi, lui saisir l’encolure
Et le piquer aux flancs,                 
Désarçonné déjà par sa puissante allure,
Vous rompraient ses élans
Tel est franc le poème où verse Polymnie
Préceptrice des arts,
Il devance la science et tel qui le renie,
Se condamne aux hasards.

Poète, garde nous tes chants visionnaires
Gérés par la vertu,
Que jamais l’on ne hurle en cours de millénaires :
Eh, poème ! Où es-tu ?

Claude Gauthier©



 



 

La gerbe musicale


… j’ai vu tombés du ciel, après que l’hiver passe,
Qu’un tout premier soleil en déchire les pans
Et que frémissent, lors, les mondes du Parnasse :

Le musical bouquet entre flûtes de pans,
Violines et cors, claviers, trompes et lyres,
Vient féconder avril. Entre harpes, tympans,

C’est du printemps venu, les complices délires.
Le temps fait métronome aux arcanes des cœurs
Et chaque fois qu’il bat l’éclaboussent des rires,

Des notes à l’envi dont ensemble les chœurs,
Chassent de nos éthers l’irascible avanie
De tel frimât dernier, les ultimes rancœurs.

Le signal est donné. Ceignant la symphonie,
Des tresses de laurier refleurissent aux bois.
Demain l’ira cueillir la muse Polymnie,

Qu’un poète vainqueur, apaise nos abois…

Claude Gauthier©



 

 



 

 

FAIRE EST LE SECRET


Je tire mon orgueil d’aller à la charrue
Dont le sillon sacré trace unique ma rue,
Que fouette les autans mon visage en sueur,
Il accompagne aussi mes battements de cœur,
Que les soleils, la pluie ajoutent à l’ouvrage
Ils sont, tel l’aiguillon un rappel au courage,
Jusqu’à trouver enfin au plus profond de moi,
Ce tout petit bout d’homme en recherche d’émoi…
Bien faire est le secret. Que la glèbe t’inspire,
Ou le rêve d’en haut, la faucille ou la lyre,
Ne laisse pas un jour indemne de l’effort…
Puis quitte les vivants sans crainte de la mort.
Au-delà du miroir, imagine le songe
Qui te fera durer et que le temps prolonge…
Être lu puis compris, un jour, en vérité,
Participe déjà de quelque éternité…


Claude Gauthier©



 



 

LE  VRAI  DIRE

 

Poète je t’ai lu.  J’ai lu ta griserie,
Cette prenante ardeur dont le cœur fait sa loi,
Je t’écoute et je sais qu’elle disait pour moi
D’un éternel propos, la complice embellie.

J’ignore en ce moment si ta tombe est fleurie,
Mais un constant parfum persiste autour de toi,
Dont les mots de toujours exhalent cet émoi
Quand tu prophétisais simplement, sur la vie.

L’Histoire peut conter ses infinis séjours,
Magnifier ses dieux, nous répéter ses tours,
Se rengorger alors, qu’anonyme je passe :

Ton poème en osant, m’associe à tes gens,
Leurs rires et leurs vœux, enfin de guerre lasse,
Leurs soupirs qui sont miens et dont j’ai les accents.

Claude Gauthier©



 

 



 


Création Ode©
Illustration de Michelle Bigot ©


~ Retour à Poésies Détachées ~

~~ Retour à Dans l'Univers Imaginaire de Ode ~~

~~~ Page Index ~~~

~~~~ « Archéologie Imaginaire » ~~~~
Œuvres plastiques de Ode