«Vos poèmes sont très beaux. Ils sont soulevés d'un grand souffle qui vient du fond de l'âme. Vous avez le sens du rythme, de l'onde poétique.Vous avez l'ampleur, l'émotion, la majesté.  Et parfois de splendides images surgies des abîmes.» 
Paul Guth, 1982



 

  Ma langue


Dès le berceau, ma langue au chatouillis d'eau claire,
Fine, élégante et souple avec des mots confits
Et qui, s'émerveillant dans la voix d'une mère,
Fit s'élever en moi de somptueux défis ;

Toujours sensible au coeur, ma langue bue à même
Le cristal ingénu d'adorables chansons,
Ma langue intime et forte et si géante même
Que je semblais plus grand, subjugué par tes sons ;

A l'égal d'un chef-d'oeuvre ennobli page à page,
Face au maître d'école habile à t'honorer,
Ma douce langue, tel un pur bouquet sans âge
Où toute l'âme en fleurs se laissait respirer ;

O ma langue brûlante aux yeux de messagère
Dont frissonne l'écho sur chaque homme ébloui !
Au chant de ta syntaxe orgueilleuse et légère,
Les peuples enchaînés rêvèrent l'inouï ;

Amoureusement lue, infiniment apprise,
Ma langue haute en grâce et belle en dons joyeux,
A la clarté suave, à l'euphonie exquise
Et grisée ô combien ! de tours délicieux ;

Toi ma langue si libre au-delà de tes fleuves,
Marquée au souffle chaud des hymnes caressants,
Et chez qui l'étranger empli de notes neuves
Enlace le lexique à travers mille accents ;

Oui ma langue jaillie en fontaines de soie,
Délectable et limpide ainsi qu'un angelot !
Ma langue lisse comme une onde qui flamboie
Et dont maints grands auteurs ont enrichi le flot...

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Ah ! que demain jamais rien de laid ne t'advienne !
Que rien ne puisse un jour te vaincre ou te ternir !
Ma langue à la fois tendre, affable et magicienne,
Ma langue sidérale énorme d'avenir.

Que pour des temps fameux, ton prestige demeure !
Qu'à lui seul ton génie allège un peu nos maux !
O ma langue où longtemps j'ai fixé ma demeure !
Ma langue où je mourrai, plein du ciel de tes mots.
 



 

  Féerie


C'était comme un grand soir d'où montaient des légendes.
Les mots effarouchés s'étaient mus en offrandes
Et les rêves, sans bruit, touchaient nos doigts frileux.
Sur les lèvres en fleurs, avec de longues phrases,
Les vents graves et doux amenaient des extases,
Un ciel où l'on humait tout un chant d'astres bleus.

Mille pleurs en secret secouaient les fontaines.
L'enfance, on l'avait bue aux planètes lointaines,
Ivres et soulevés de triomphe et d'ardeur,
Et l'espace attendri, le temps d'une seconde,
D'un tournoiement suave étourdissait le monde ;
C'était comme un beau soir plein d'auguste grandeur.

Oh ! gardez-nous un peu ces cieux de laine tendre !
Le bonheur est si pur que l'on croirait l'entendre ;
C'est un éclat volé dans un chaste miroir.
Le bonheur, voyez-vous, c'est une autre innocence.
On ne finit jamais d'en regretter l'absence.
Ah ! mon Dieu ! le bonheur, si ce n'était qu'un soir ?...
 



 

  Les glaces éternelles


Ce fut l'écroulement du dernier bel été.
Les arbres gémissants ployaient leur chevelure,
Et vous portiez sans fin une étrange fêlure
Où frissonnait le glas d'un aveu redouté.

Vos jolis bras transis dans le soir hébété,
Semblaient deux oiseaux blancs couturés de blessures,
Deux colombres criant sous la faux des morsures
Et fouillant, le coeur trouble, un ciel décapité.

O chair longtemps promise aux plus douces veillées !
Chair vivante et rieuse aux fleurs ensoleillées !
L'incoercible hiver te prend par chaque bout.

Mais souriez, mon ange, et déployez vos ailes
Car je saurai demain, comme un prince debout,
Recouvrir mon amour de glaces éternelles.
 



 

  Les mystères de la nuit


La nuit m'a dévoilé ses magiques mystères
Dans l'éblouissement d'un rêve lumineux,
Et j'ai brûlé mon âme au soleil des chimères
Avec la déraison triomphante des dieux.

En moi s'est entrouvert le blanc pays des songes,
Le sommeil m'a fait roi d'un espace inconnu
Où le temps et les jours n'étaient plus que mensonges
Pour le vrai magicien que j'étais devenu.

Ah ! se voir emporté seconde après seconde,
Chevaucher l'infini comme un homme d'honneur,
Et n'être que le seul à subjuguer le monde ;
Voilà ! l'inconcevable et l'unique bonheur.

Mais trop court est l'instant qui croyait me suffire,
Je veux le merveilleux sans fin renouvelé.
O nuit ! rends éternelle une heure de délire
Afin que je m'abîme en ton gouffre étoilé.
 



 

  Les paradis perdus


Où sont-ils ? Où sont-ils ? ces paradis sacrés
Où nos âmes si bien devinaient leurs mystères.
Où sont-ils ? ces serments et ces voeux adorés
Par qui nos pauvres coeurs s'étaient voulus sincères.

Sans doute enfuis déjà vers des coeurs égarés
Et perdus comme nous dans les mêmes chimères,
Et dont les mots d'un soir, follement murmurés,
Ne seront à leur tour que des sons éphémères.

Hélas ! faut-il mourir sans les revoir jamais,
Tous ces divins bonheurs échappés à coup d'aile ?
Et ne viendront-ils plus nous dire désormais
Combien, pour un instant, soudain la vie est belle ?
 



 

  Paysage


Combien était magique et loyale et profonde !
La saison où brillaient les émois les plus chers,
Où la terre nubile aux somptueuses chairs
Se prélassait dans l'or ineffable du monde.

Il y avait dansant comme des fleurs de lin,
De flamboyants éveils déployés sur les cimes,
Et des vents lumineux et des orgues sublimes
Que le ciel enrobait de son chant cristallin.

Au coeur des bleus étangs, s'allongeait amoureuse
Toute la rêverie amicale des jours.
Extases d'un moment ! délices de toujours !
Quelque effluve de l'âme enchantait l'onde heureuse.

Dans les lointains fuyaient les grands monts étonnés ;
Des herbes palpitaient sous la nue accueillante ;
Mystérieuse et douce, une aube clairvoyante
Laissait flotter sa robe en éclats satinés.

O la vie elle seule était pure caresse !
Chaque bois effeuillait des soupirs ingénus ;
Les champs tissés de houle et de longs frissons nus,
Semblaient d'immenses coeurs soulevés d'allégresse.

Et pendant qu'éblouis de poèmes ardents,
Les oiseaux, tout près d'elle, alanguissaient leur tête,
Une belle songeuse ouvrait des yeux de fête
Et croquait du soleil entre ses fines dents.
 



 

  Les beaux hommes


Pendant qu'un mal hideux sur vos langues, pavoise
Et que vous arborez les haillons du néant,
L'éphémère à la bouche et la lèvre sournoise,
Veules comme des pleurs mangés par l'océan ;

Pendant que, sans répit, votre bile malsaine
Traîne, nauséabonde, une âme d'urinoir
Et que la colère, idiots jusqu'à l'obscène,
Vous ne cessez jamais de vomir le sang noir ;

Pendant que sous l'oeil froid des aveugles machines,
Tout à votre labeur insane et belliqueux,
Avec indignité, vous ployez vos échines
En salissant les murs de mensonges visqueux ;

Pendant que les yeux secs, la lippe larmoyante,
Entre faux catéchisme et confuses rancoeurs,
Du haut de votre Olympe à la haine aboyante,
Vous contemplez l'abîme où gargouillent vos coeurs ;

Pendant, pendant aussi que, monstrueux ou presque,
Ignobles dans un siècle affalé dans le pus,
Le rire chevauchant l'ambition grotesque
Et le ventre agité d'égoïsmes repus,

Oh ! pendant que remplis de la note suave
Du coassement laid des crapauds, tout à coup
Vous mettez à vous seuls, tout pleins de votre bave,
Le sordide au pinacle et le rêve à l'égout ;

Oui ! pendant que l'orgueil enflé par la sottise,
L'esprit dégoulinant jusqu'au fond des trottoirs,
Méchants à rendre folle une terre promise,
Consternants à changer les saints en dépotoirs,

Vieux paquets furieux autant que ridicules,
Jarret haut, babil vague et tendons chatouillés,
Vous écorchez le sol de vos pas minuscules
Comme si l'univers eût gémi sous vos pieds ;

Pendant que vos nez mous aux rictus affairistes
Hument, soir et matin, le fumet du magot,
Que déjà bouffis d'or dans des poulaillers tristes,
Vous allez caquetant pour soigner votre ego ;

Pendant... pendant qu'enfin, ô bouffons ! ô cloportes !
O pourceaux grimaçants ! ô doublures d'humains !
Tous traîtres à la vie allongée à vos portes,
Vous insultez le beau qui vous ouvre les mains ;

Une douleur me gifle, âcre, toujours la même,
Hérissée à ma joue inconsolablement,
Car ce qu'en vous je hais, je l'abhorre en moi-même,
Car je ne suis pas moins infâme ni dément.

Ah ! c'est mon coeur entier que ce tableau fouette !
Au fracas de nos cris ! aux coups de nos jeux bas !
A la fureur desquels l'existence muette
Se blesse chaque jour de stériles combats.

Je vois s'époumoner cent défaites livides,
J'entends hurler notre âme orpheline et sans Dieu,
Je frissonne devant nos cathédrales vides,
Plus pâle qu'un remords, plus glacé qu'un adieu.

Sur moi roulent ensemble et les loups et les fauves
Enragés à ma perte, éblouis de ma peur,
Et je tremble aux périls des solitudes fauves
Dont l'image sanglote avec fièvre et stupeur.

Je suis vos abandons, je suis vos faces mortes,
Je suis l'appel terrible écrasé par le fer,
Je suis vos mots sanglés en de viles cohortes,
Qui, dans leur paradis, ne parlent que d'enfer.

Comme vous, comme vous, ô débâcle ! ô déroute !
J'ai gardé le poison d'un regret plein d'effroi,
Puis sur ma lèvre hélas ! parmi l'ombre et le doute,
La même question douloureuse : " pourquoi ? "

Oh ! pourquoi ? nous avions le monde à nos fenêtres ;
L'espace nous comblait du rire de l'éveil ;
L'azur amoncelait des étoiles champêtres
Et des ravissements de houle et de soleil ;

Les jours mélodieux fusaient tels des dimanches ;
Chaque heure, chaque instant nous voulait plus épris ;
L'amour jetait au loin de longues routes blanches
Couvertes de parfums et de baisers fleuris ;

Nous étions conviés à de splendides messes
Où les orgues du ciel filaient leurs sons joyeux ;
Le matin agitait ses cloches, ses promesses,
Comme un beau livre nu palpitant sous nos yeux ;

Dans une farandole élevée autour d'elle,
La vie étincelante acclamait le divin ;
Le temps semblait pareil à quelque frisson d'aile
Célébrant en secret des poèmes sans fin ;

O nous étions choisis pour une neuve histoire !
L'avenir subjugué faisait frémir nos voix ;
L'espérance à grands flots hâtait notre victoire
Avec des élans fiers et soyeux à la fois ;

Et, musique infinie au chevet de nos âmes,
Tous les dons soulevés en mille gerbes d'or,
Déployaient leurs longs cris plus doux que des sésames,
De l'aurore vibrante à la nuit qui s'endort...

Mais quoi ! mais quoi ! tout n'est soudain qu'un mauvais rêve !
Le commun foule aux pieds mes chimères d'enfant !
Puis cette vision magnifique s'achève
Par un vide cruel dont nul ne me défend !

L'horizon devant moi se disloque et se fane ;
Je retrouve bientôt mon pain lavé d'ennui
Et les lâches travaux et la fange profane
Que dévore sans cesse un inutile bruit.

Ah ! mon Dieu ! nous pouvions du moins vivre en beaux hommes,
Nos destins méconnus si vite clairsemés.
Un regard nous eût faits meilleurs que nous ne sommes,
Nous pouvions être ceux que le bien eût aimés,

Et demeurer un peu, malgré tant d'aubes grises,
L'adorable angelot qui, dans son berceau clair,
De ses doigts potelés sème des fleurs exquises
En souriant aux mots éparpillés dans l'air.
 
 

Thierry CABOT
©
Poèmes extraits de « La Blessure des Mots » 
Publication, 2004
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