Siron, un elfe sylvain, quitta la cité enchantée, construite dans les arbres de la forêt des drus géants, aux premières lueurs de l'aube du premier jour du printemps. Il ne partait pas en vue de chasse, de cueillette, ou d'escapade matinale. Du haut de ses soixante-seize ans, il avait soif d'aventure, une inextinguible envie de liberté, de grands espaces. Il ne comprenait pas pourquoi ses semblables restaient toujours cloîtrés à l’intérieur d’une zone fixe autour de la forêt. Sa mine de bellâtre rayonnait à la pensée de ce qui pouvait l'attendre par delà la forêt, les rivières, les monts, sur de nouvelles terres, de nouveaux continents, tout ce qui pourrait apporter du piment à sa sombre existence, et dont regorgeaient les livres. Il lança un dernier regard en hauteur, vers le ponton, où les flammes des torches vacillaient dans le crépuscule des ombres de l’air, puis marcha plus en avant sur le sentier recouvert d’une fine pellicule de poussière d’étoiles d’anges fondants.


A la croisée du chemin, non loin de la grande clairière, sur un gros champignon, un de ceux réputés pour avoir la faveur des lutins à des fins d’habitation (les lutins sont des fins menuisiers, maçons des végétaux), il vit, reluisant, une pendule en argent rose. Il s’approcha, poussant de côté quelques fougères, se pencha sur l’objet. Au moment où il alla poser ses mains sur un cercle gravé par d’étranges chiffres, un mécanisme avec des billes se mit en marche. Un trouble, une intuition commença à l’envahir. Il sentit qu’une histoire qui le dépassait y était rattachée. Mais qu’elle lubie avait animé le propriétaire de l’objet pour le laisser ainsi aux yeux de tous ? Il prit délicatement dans ses mains la pendule, comme s’il prenait une coupe de verre des plus fragile. Un bout d’étiquette attira son attention, collée en dessous. Il souleva l’engin, histoire de pouvoir en faire la lecture : « Propriété de l’elfe du lac ». A quoi cela pouvait lui servir, et comment avait-il pu arriver jusqu’ici ? Un sentiment d’inquiétude prit place à la grisée de la découverte. Siron entreprit de reprendre au plus vite sa marche en direction du lac. En effet, l’elfe connaissait l’elfe du lac, reine de ces lieux, depuis quelques années déjà, et s’il ne la connaissait qu’en toute amitié, aucun doute ne pouvait être permis quand à l’inhabituelle découverte…


Après une bonne trotte, avoir croisé une grenouille verte happant avec sa langue des mites, quelques insectes se chamaillant le droit de se poser sur les premières roses métis de la saisons, une libellule multicolore – sûrement une elfe qui avait commis un acte répréhensible sur une sorcière malveillante - jacassant à l’oreille d’un petit oiseau (peut être l’amant de l’elfe, qui a trompé la sorcière), Siron arriva à hauteur du lac, où la reine l’attendait sur son roseau perchée.

 

Reine du lac : « Bonjour mon bon Siron, où comptes-tu aller ainsi fardé ? Tu m’aurais fait de la tristesse si tu étais parti sans me dire au revoir. Pose cet objet là, je dois te montrer quelque chose… et point de timidité entre nous, approche-toi d’un peu plus près, veux-tu ?»

 

Siron : « Je… tu as un ton si sec aujourd’hui ! Aurais-tu lu dans mes pensées ? »


Son amie ne tint pour réponse qu’un geste, un geste qui eut pour effet de créer une minuscule bulle, une minuscule bulle qui ne tarda pas à se transformer en une sphère opaque, avant de proférer : « Regarde les particules dessiner ce qu’il y a sur les terres quittées par tes ancêtres, au-delà des terres de l’éternité. Si tu devais franchir la frontière, tu te retrouverais dans ce monde chaotique, où la gentillesse des anges côtoient les malicieux démons, où des belles font l’amour à d’indécents minets, où la grâce d’un menuet est assourdie par le vrombissement d’hélicoptères, d’engins de guerres… je te sais funambule, agile sur les équilibres des paradoxes, mais même avec une ombrelle de ma décoction, tu ne survivrais dans un tel monde. Nous vivons reclus, plus ou moins protégé par un brouillard de féerie où l’innocent triomphe du puissant sorcier. Et si tu partais, le voile se déchirerait, nous serions rendus visible à leurs yeux de guerriers quelques temps... »


Siron éberlué : « Que me chantes-tu là ? Comment… est-ce possible ? Est-ce que tu uses de ruses pour me convaincre de rester ici ? Tu sais que je tiens à toi, mais… »


La reine outrée, secoua ses clochettes, et battit des ailes. L’intense effort de concentration l’avait épuisée. Elle trouva néanmoins la force d’une nouvelle explication qui finit par convaincre Siron de l’origine de tout ce mystère, et le résoudre à ne pas satisfaire sa curiosité. Ainsi leur amitié allait perdurer, ainsi Siron eut la vie sauve, et les humains n’auraient pas de nouveau mystère à élucider, de nouveaux espaces à conquérir…

 

© Pascal Lamachère – 3 mars 2004



 




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