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De préférence de profil, discrètement, rapidement, mine de rien. Ne
pas s'arrêter, faire « comme si ». Comme si c'était un hasard, un
bruissement fortuit de la réalité. Pas mal, trop longue la jupe,
quelles jambes ! Attention, le dos est rond. Trop longs les cheveux.
Dans la devanture d'un salon de coiffure, toujours impeccable, au
point d’y reconnaître une tête croisée lors du marathon quotidien,
tiens, elle s’est frisée. Pas mal. Vite prendre l’air dégagé au
hasard du regard échangé. Afficher un sourire et articuler un
bonjour, léger, mais discret. On n’oublie pas pour autant les
défauts notés dans la glace… On n’est pas si mal. Tant bien que mal.
Dans le reflet d'une boucherie, une silhouette au milieu des
entrecôtes et du foie de génisse n'exalte hélas aucune sensualité.
Il y a aussi le marchand de chaussures qui nous fait traverser les
nuits et les jours de notre vie : chaussons, mules, claquettes,
mocassins, baskets, bottines, hautes bottes noires... Ma préférée,
celle de la pharmacie. Une jeune fille s'acharne à nettoyer les deux
pans de glace qui incitent à se regarder. Si on veut se reprendre en
main, on entre dans la boutique pour acheter une crème dernier cri,
« élue prix féminin toutes catégories sociales et d'âges confondues
», c'est vague ; on fuit le premier reflet. On accélère, vite
rattrapé par le second pan. Il est plus tolérant que l'autre, plus
gentil. Finalement on n'est pas si mal, on voudrait se dorloter et
on entre acheter la même crème. La crème pour nourrir, enduire,
adoucir, atténuer, raffermir, on veut se voir sans intermédiaire, on
veut un jugement de soi sur soi. Un sourire envahit un visage loin
de toutes convenances et on poursuit notre route à la recherche du
prochain reflet qui nous prouvera que le bruit de nos pas sur
l'asphalte laissera des traces...
Anne-Bénédicte Joly©
Extrait du livre de l'auteur « Humeurs de papier »
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