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omment le poète interprète-t-il le temps ? Paradoxe de la poésie,
elle n'est que dans les mots, "certains tellement élimés,
distendus, que l'on peut voir le jour à travers", écrivait Jean
Tardieu. Elle vit, pourtant, d'une "illumination", d'une présence
intemporelle, tout en craignant le vertige de sa disparition. Mais
comme le phénix, toujours recommencée, elle procède de sa propre
mise à mort. Cependant, cette mise à mort est un perpétuel
renouvellement. Borges nous l'assure : "Le temps qui ruine les
palais enrichit les vers".
Le temps à toujours été une évidence et un mystère pour les poètes,
car chacun l'expérimente, mais nul ne peut le saisir car il ne cesse
de fuir. Les grammairiens et les linguistes caractérisent facilement
le "verbe" par la propriété sémantique d'exprimer le Temps. Il
faudrait ajouter, je crois, que seulement le verbe peut ajouter à sa
propre signification, celle du temps. Il est impossible d'attribuer
un signifié précis au temps que la tradition grammaticale appelle
le présent. Toutes les valeurs chronologiques possibles
s'excluent logiquement les unes des autres. L'actuel,
autrement dit le temps de la vie, n'est pas le passé,
temps de la mémoire, de même que le passé n'est pas l'avenir,
temps des projets. Les grammairiens prétendent que le temps dit "présent"
peut signifier aussi bien l'actuel que le passé ou le
futur, sans voir, je pense, que c'est l'énoncé dans lequel
apparaît la forme verbale dite du présent qui se trouve située dans
le temps par un élément du contexte ou de la situation énonciative.
En réalité, il serait plus logique de considérer que "le prétendu
présent n'a pas plus de signifié que de signifiant", comme le
disait Touratier, en 1996. Il n'est, en effet, pas possible de
caractériser le verbe par le fait d'ajouter à sa propre
signification, l'expression du "temps". D'ailleurs, comment le temps
pourrait-il s'arrêter, lui que tout arrêt suppose ?
Ô temps ! Suspends ton vol !
C'est le vœu du poète, bien entendu, mais qui se détruit par la
contradiction si l'on pousse un peu plus loin la réflexion, en se
posant la simple question : combien de temps le Temps va-t-il
suspendre son vol ? De deux choses l'une, en effet : ou bien le
temps ne s'arrête qu'un "certain temps", et c'est qu'il ne s'est
pas arrêté ; ou bien il s'arrête définitivement, et les notions
mêmes d'arrêt ou de fin n'ont pas de sens. Il n'y a d'arrêt que par
rapport à un "après". Or, l'avant et l'après supposent le Temps.
C'est que le Temps, pour nous, est l'horizon de l'être, et de tout
être, également.
L'éternité ? Si c'était le contraire du temps, nous n'en pourrions
rien savoir, rien penser, rien expérimenter. Il n'y aurait pas de
poètes. Le temps ne demeure qu'à la condition de s'écouler, qui ne
se donne que dans l'expérience de sa fuite, par quoi il nous
échappe. Si le passé n'est pas, puisqu'il n'existe plus, l'avenir,
lui, n'est pas encore. Quant au présent, il ne cesse d'instant en
instant de s'abolir. Il est donc un passé puisqu'au moment même il
entre dans ce qui n'est plus. Entre les deux existe ce que je dirai
le passage de l'un à l'autre, mais insaisissable, inconsistant, sans
durée puisqu'on peut penser que, pour l'esprit, il est composé,
uniquement, de passé et d'avenir, qui… ne sont pas. Autrement dit,
une fuite entre deux absences.
Comme on s'en rend compte, le temps est une entité étrange. Nous
avons constamment affaire à lui, mais nous éprouvons le plus grande
difficulté à dire ce qu'il est. Pour le poète, comment le temps,
après ce que je viens d'énoncer, est-il donné dans la succession des
vécus de la conscience ? Répondre à cette question n'est pas facile,
et je ne prétends pas détenir la vérité absolue. Beaucoup de
versificateurs l'ont décrit comme une "ligne", une sorte de
"demi-droite" remontant dans le passé, marquant un simple
point qu'est celui du présent, et se perdant dans le futur.
La métaphore de "la ligne" suggère que passé et futur ont des
similitudes, et qu'ils ont en commun une "réalité" qui serait
l'infinité de la durée". À l'inverse, le présent ne semble
qu'un "point". Il n'est donc qu'un rien entre deux infinis qui sont
tout la durée.
Nous faut-il alors considérer que la "ligne" du temps établit
le rapport véritable de ce que l'on pourrait nommer aussi "les
dimensions temporelles" ? Ou bien faut-il voir dans cette métaphore
une sorte de "trahison" de l'expérience, une sorte de traduction
abusive du temps dans les valeurs de l'espace ? Vous voyez, mes
amis, cela peut nous conduire très loin…
Comment un poète peut-il concevoir le passé qui advient à sa
conscience ? À travers ses souvenirs, probablement. Sans un acte de
rétention du passé dans la mémoire, cette mémoire eidétique dont
j'ai souvent parlé, issue de notre plani-cerveau, il n'y aurait pas
de conscience du passé, de ces images ressurgies et contenues dans
notre inconscient. Car, dans le passé, l'intentionnalité de la
conscience prend alors une forme spécifique, celle du rapport à un "objet"
situé dans le passé sous forme de "souvenir".
Pour le poète, la conscience du passé suppose que dans le
"maintenant de l'expérience" de l'écriture s'opère une rétention du
vécu. Celui-ci, au lieu de disparaître dans le néant, s'enroule, en
quelque sorte, dans les limbes de nos facultés mémorielles, de sorte
qu'il suffit, parfois, d'un simple motif : un événement, une
couleur, un parfum, une phrase pour que le souvenir soit
"rappelé", avec la vie qui était la sienne, à ce moment là. Ce qui
est remarquable, et qui mérite d'être souligné, c'est que ce
souvenir porte en lui une intimité qui lui est propre. Le souvenir,
en restituant "ce qui a été", introduit dans l'écriture du poète, la
dimension de l'identité qui n'est autre que celle de l'intimité de
l'ego. Ceci pourrait démontrer, je crois, que le passé est d'abord "conscience"
et non une "réalité", au sens ordinaire. Ainsi, Saint
Augustin écrit : "quand nous racontons véridiquement le
passé, ce qui sort de la mémoire, ce n'est pas la réalité même, la
réalité passée, mais des mots, conçus d'après des images qu'elle à
fixés comme des traces dans mon esprit en passant par le sens".
On pourrait, à la lecture de ce passage, en tirer la conclusion
suivante : ce qui est, habite seulement le présent, car la réalité
se donne dans le présent. Le passé "était" la réalité au moment où
il était présent, mais maintenant, il n'est plus que présent qui
n'est plus. J'ai toujours soutenu que le passé est un mode qui
appartient au propre de la conscience, car il ne nous est pas
difficile de nous représenter le passé, étant donné qu'il est ainsi
structuré dans le présent, à travers une rétention immanente aux lux
de la conscience. Nous voyons, ainsi, que nos pensées viennent et
s'en vont, que nos émotions sont passagères. Le temps crée de
l'altérité puisqu'il engendre une continuelle métamorphose. Nous ne
connaissons, dans le passé, que certains moments, des bribes
d'évènements. Et nous mesurons notre passé au poids et à la densité
de ces évènements qui y figurent. Ce n'est pas la durée
chronologique qui importe, c'est la densité du vécu. Quand le passé
paraît pauvre, il aura été lourd d'un temps qui ne s'écoule pas. Ce
qui fait le passé n'est pas la "réalité", mais la présence
des souvenirs, parce que les souvenirs sont d'abord un mode de
conscience si important dans une destinée individuelle.
Ce qui me paraît peser sur la conscience, ce n'est pas l'irréalité
qui, justement, ne peut avoir aucune influence, ce qui pèse, c'est
la conscience elle-même, dans ses traces déposées dans la
mémoire. Et les traces du passé sont très importantes puisqu'elles
contribuent au sentiment de la continuité individuelle. Or,
c'est cette continuité qui est habituellement perçue comme étant
l'identité du "moi". Le passé résiduel peut obséder le
présent, et l'acculer à la répétition continuelle des mêmes
réactions. Il est donc essentiel de savoir en quelque sorte "mourir
au passé" si je puis m'exprimer ainsi, pour laisser le passé à sa
juste place et libérer le "présent", ce pas vers le futur. "Mourir
au passé" peut devenir salutaire afin de libérer la conscience de
ses entraves. En conclusion, je dirai que c'est le passé qui
appartient à l'esprit lui-même, dans le développement du flux des
vécus : une sorte d'intertextualité que l'on retrouve en poésie et
en littérature.
LE TEMPS…
Le temps est la fonction d’infinité suprême,
Symbole du destin, suppôt de l’univers,
Son emprise est constante, il rejoint les extrêmes,
Sépare ou bien rapproche, il est souvent pervers.
Qu’il soit universel, solaire ou sidéral,
Son calcul rationnel n’est pas moindre mesure,
Il régit à lui seul, de son flux magistral,
Le chantier de la vie de par sa démesure.
Précaire, colossal ou bien vertigineux,
Il parcourt l’impalpable, il en est le génie,
Entraînant dans sa course en bonds faramineux,
Notre sort quotidien en sa quête infinie.
André Laugier©, poète.
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