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omme Orphée se
risquant au-delà de la mort, le poète apparaît comme l’Homme qui
transgresse les interdits et ose regarder avec insistance
l’invisible en face. La descente aux enfers s’apparente à l’aventure
mentale, à la quête initiatique que poursuit le poète dans sa
descente au fond de lui-même, de son inconscient, par l’exploration
du langage. La poésie EST le mystère, le pouvoir magique de faire
chanter les mots, un peu à l’image des notes sur une portée musicale
; ces mots s’accordant harmonieusement avec leurs temps de « pauses
» et de « soupirs ». Un mystère ne s’explique pas. Tout au plus
peut-il engendrer une approche par l’intuition. Tenter de démêler
son mécanisme si précis et secret, tiendrait du sacrilège et
détruirait, précisément, cette forme spirituelle de communication
qu’est le poème.
On ne peut que ressentir
la poésie dans une sorte de communion avec ses conceptions
religieuses qui se suffit à elle même. Forme atténue de l’interdit,
elle est vouée au silence contemplatif. Elle demeure l’âme qui
s’adresse à l’âme, sans ambiguïté. Albert Samain ne soulignait-il
pas :
« Mon
âme est une infante en robe de parade. »
Attendrissons-nous sur ces mots
ainsi que sur cette pensée très évocatrice de Victor Hugo :
« Les âmes,
libellules de l’ombre… »
La poésie exerce, en
chacun d’entre nous, cette fascination née de ce qu’on pourrait
appeler la transe verbale : l’harmonie de l’esprit faisant corps à
l’infini de la richesse des sons. Car il s’agit bien, avant tout, de
cette somptuosité de l’accent, de l’écho, de l’intonation. D’où
musicalité d’écriture. Cela, sans aucun doute, s’apparente à ce que
j’appelle la ferveur de la parole poétique, loin, très éloignée de
la transparence du langage quotidien de communication.
La linguistique est à la
poésie ce que la psychanalyse est à la neurologie. Elle obéit
davantage à une pensée pragmatique régie par la « théorie » des
sciences physiques qu’à la pensée purement
« évocatrice »,
mémorielle et philosophique mises en scène sous une forme épique, et
que l’on retrouve à la naissance du romantisme avec la poésie
élégiaque de Lamartine, lyrique de Victor Hugo ou l’épopée avec
Alfred de Vigny. Le poète est, et doit demeurer, un artisan des
mots. Un orfèvre technicien de la Beauté, magicien du Verbe,
religieux dans l’Art, dont l’esprit est chargé, bien souvent, du
principe de conservation de ce qui a tendance à échapper aux
défaillances de la mémoire. Car le poète fixe et pérennise ce que
disent ou pensent les hommes. On pourrait ajouter, par
extrapolation, que la poésie est une
« mnémotechnie »
où se gravent les répertoires des époques…
La texture même de la
poésie la destine à prolonger la parole. Elle peut être considérée
comme un « outil », et son usage façonne, tel le burin d’un
sculpteur, la destination pouvant mettre sous forme aussi bien une
situation amoureuse
(séduction, jalousie, rupture)
que la construction d’un chef d’œuvre sur les faits de société. Sa
raison d’être est avant tout utilitaire et elle entretient des
rapports d’architecture des mots dans la grande tradition de
l’Histoire, du mythe, de la magie, ou encore de la morale et de la
religion. Elle demeure, par référence, la mémoire de l’humanité, une
sorte de conservatoire traversant les époques et les modelant de
manière à réorganiser en permanence le passé, tout en préservant le
souvenir en fonction du présent. Autrement dit, elle est la
gardienne séculaire d’une mémoire forgée dans l’historique toute en
exerçant une fonction sociopolitique échappant, bien souvent, aux
chroniqueurs.
Beaucoup de définitions
ont tenté de fixer et de classer la poésie, pointant l’accent sur
son charme, son crédit, son pouvoir agissant. Paul Valéry, dans
« Variété V »
définit la puissance et l’ascendant du poème en écrivant :
«
Un poème est une
sorte de machine à produire l’état poétique au moyen des mots ».
Je crois que cette forme d’expression correspond à ce que l’on
pourrait qualifier d’idée de
« confection »
(ou de modelage) qui sert à
« traquer »
les émotions. La méditation étymologique invite à mettre en exergue
l’idée que la poésie est une structure, et qu’elle influe sur cette
organisation tactique et ordonnée de la langue. Que l’on soit poète
par vocation ou linguiste confirmé, il ne faut pas chercher à
radicaliser le poème. Il est un concept tangible basé sur une
harmonie des sons, sur la maîtrise musicale née de l’assemblage des
mots, obéissant à des codifications et à des lois phonétiques
établies par les grands précurseurs. En aucun cas elle ne peut être
assimilée à une linguistique dite « scientifique et froide » qui ne
correspondrait plus au rythme et à l’envoûtement de la langue
parlée, dépouillée mais si riche en son naturel et son ingénuité.
La poésie doit être
approchée uniquement pour elle-même, en tant qu’objet figuratif et
non comme un moyen de connaissances. Elle demeure l’écho de la
mémoire, de la sensualité du Verbe qui restitue un état d’âme, des
souvenirs, qui sont tout aussi révélateurs des vérités profondes
enfouies dans l’inconscient de tout homme éveillé. Elle est
davantage une forme d’Art que ces revendications hautaines que
certains linguistes de la grammaire comparée et les néogrammairiens
tentent de radicaliser.
Victor Hugo, encore lui,
ne soulignait-il, dans l’une de ses merveilleuses réflexions :
« L’art c’est
le relief du beau au-dessus du genre humain. ».
Peut-être entendait-il, par là, que le poète, tout simplement, est
un « voyant »
puisqu’il lui est permis de percevoir ce qui demeure invisible aux
yeux des autres hommes : il voit Dieu, l’éternité et les cieux. Il
impose son ordre à la nature et il la modèle à sa guise, en dehors
de toutes les lois des grammairiens. Enfin, comme Dieu, il nomme les
choses pour qu’elles soient.
«
Le poète se souvient de
l’avenir » -
disait Jean Cocteau. Cette formule peut paraître paradoxale étant
donné que « se souvenir » s’utilise normalement pour le
« passé ».
Je pense qu’il sous-entendait que le poète sait à peu près tout des
destinées humaines, car le poète est un devin. A la différence d’un
grammairien (ou d’un linguiste) partisans des aspects de la théorie
syntaxique simulant le fonctionnement de la langue à partir d’une
structure hypothétique qui doit produire, au moyen d’un ensemble de
symboles et de règles strictes, toutes les phrases de la langue, le
poète écrit davantage dans la connaissance intuitive du langage. Il
recherche, avant tout, les dimensions humaines, psychologiques ou
cognitives ainsi que la pragmatique qui réintroduisent les
dimensions sociales de la vie car il a fonction de communication et
non de performance dans les structures abstraites. Il transmet, par
la richesse de sa rime, par l’intensité de son émotion, les
affections vives et profondes qui sont les racines mêmes du poème,
en nous faisant découvrir, par la simplicité de mots pathétiques et
vécus, les choses que nous ne voyions plus à force de trop les voir.
La poésie se différencie de la linguistique qui est, je le rappelle,
l’étude scientifique du langage, un langage souvent figé dans
l’incompréhensible, tout simplement parce qu’elle parle autrement.
Elle éclaire tel ou tel objet d’une nouvelle lumière, permettant à
l’homme de s’évader du réel, procurant le pressentiment. Elle
demeure l’ornement de la pensée car elle fleurit notre plaisir de
découvrir une ressemblance entre deux objets, de rassembler ces deux
objets, faisant de l’un l’image de l’autre. Les mettant en rapport
de façon simple, claire et concise.
« La poésie vraie, pour parler au cœur, sera
toujours humaine et dépouillée » comme
l'a dit Gilles Sorgel.
Et il ajoutait aussitôt :
« Ne nous laissons pas ensorceler par la
trompeuse attirance d’une recherche linguistique froide, sinon
glacée et figée… Laissons cela aux intellectuels d’avant-garde qui
se torturent l’esprit tout en se croyant l’élite d’aujourd’hui alors
que demain, sans remords, les oubliera. »
(Fin
de citation)
Je partage tout à fait
cet avis comme la plus grande majorité des poètes avec lesquels j’ai
eu le privilège de m’entretenir sur ce sujet.
Vive la poésie !
André Laugier, poète.
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