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a période du
poète commence avec cet immense empire grec où l'on a parlé, mais
surtout pensé grec. Un monde scellé uniquement par la langue,
s'étendant d'Alexandrie au Bosphore, et de Cyrène à la Sicile.
N'oublions pas que les côtes de l'Asie mineure ont été, avant
Homère, et jusqu'à l'Islam, domaine grec, en esprit sinon toujours
en fait, et que d'elles nous sont parvenus les plus grands et les
plus influents poètes helléniques. Les Dieux y ont été vus à travers
l'amour, l'esprit, le désir ou la crainte, dans cette perspective où
l'union entre les humains et les divinités ont été crues possibles
au début des temps.
Les poètes de l'époque ont imaginé ces figures de la puissance, de
l'enchantement et de l'exaltation divines. La Grèce vivait confinée
dans ses dieux : Zeus-Taureau ; l'Apollon d'Alcée, l'Aphrodite de
Sappho, ou encore le Pélops de Pindare, implorant dans le danger le
majestueux Poséidon. C'est à ce dynamisme même des évènements sacrés
que perçoit le poète grec. Une caractéristique qui mérite d'être
notée au passage, est qu'on ne trouve que rarement, chez les poètes
de la Grèce antique cet ethnocentrisme aussi bien dans le langage
courant que dans la culture comme cela est souvent le cas (le germe)
chez la plupart des prosateurs. Il n'en n'est pourtant pas toujours
le cas si l'on considère Platon, dans le
"Timéee", qui n'hésite pas à
faire une place importante aux traditions babyloniennes, tout comme
Xénophon, renchérissant sur Hérodote qui a écrit une chronique très
représentative des mœurs et des coutumes perses.
Dans l'Antiquité grecque, la figure du poète était incarnée par
Orphée, Prince Thrace légendaire, fils de la muse Calliope, poète,
musicien et chanteur, dont on dit que le génie était tel qu'il
charmait même les bêtes sauvages. La poésie apparaissait alors comme
un monde divin, et le poète étant inspiré par les Muses, lui
permettant de manier le langage et de conférer aux mots une beauté
étrange et un pouvoir hors du commun.
La poésie lyrique est reconnue comme un signe d'évolution dans la
littérature ; les premiers auteurs ayant été Théognis de Mégare et
Mimnerme de Copophon, sans oublier Archiloque et Sapho. Pour Platon,
qui développa ses idées sur la création littéraire dans l'Ion,
l'inspiration se confondait adroitement avec l'enthousiasme
poétique, sorte de présence divine possédant le poète. Il pensait
que les poèmes les plus parfaits n'étaient pas le produit de l'art
des hommes, mais bel et bien l'œuvre des dieux.
La notion de poésie était différente de celle que nous lui donnons
de nos jours. Pour les Grecs, tout texte en prose apparaissait comme
une recherche d'ordre esthétique, et était donc assimilée à de la
poésie. Aristote, lui-même, désignait par le terme
"poiêsis" tout écrit
relevant de l'esthétique et de l'imaginaire. Il faut savoir que ce
type de création (la poésie) dont la nature et la fonction
trouvaient ses origines dans la transmission des codes, des lois,
des savoirs, des mythes, était étroitement lié à l'oralité,
notamment au chant et à la musique : les poètes grecs, les
"aèdes", chantaient leurs
poèmes, comme le feront, plus tard, au Moyen Âge, les troubadours et
les trouvères. Et c'est sans doute à cause de cette oralité que
naquirent, dans la poésie, tous les systèmes de renvois et de
rappels sonores que nous connaissons : le
vers, scandé par la rime ;
la régularité du rythme et des
rappels sonores – autrement dit les
assonances et les allitérations.
En fait, les repères essentiels aidant l'auditeur à
retenir le poème.
Ce sont les Alexandrins, pourtant, qui, sans en changer la forme,
donnèrent à l'élégie ses caractères définitifs, au-delà des discours
philosophiques. Parmi les maîtres de l'école alexandrine Antimaque
ouvrit la voie aux poètes et grammairiens Philétas et Callimaque. À
l'époque de Cicéron, concernant la poésie lyrique, on avait
l'habitude de dire qu'une vie d'homme ne suffirait pas à lire toutes
les œuvres lyriques grecques. Hélas, de cette ère, dont la
production fut immense, il ne nous est parvenu que de rares
fragments, généralement des citations de grammairiens.
Les premiers chantres, les premiers aèdes de la Grèce antique furent
des prêtres, et la première forme de poésie fut un hymne, un chant
religieux. Ce qui ne signifie nullement qu'on n'eût jamais chanté
avant qu'il y eût des aèdes, sachant que le chant et la musique sont
contemporains de la parole même, et de l'existence de l'homme en ce
monde. Pendant de nombreuses années, aèdes et prêtres n'étaient
qu'un tout, ne formaient qu'un "unique" ; ce n'est que plus tard que
les aèdes eurent leur existence propre. Ils étaient constitués par
des groupes d'artistes travaillant pour le peuple, des créateurs
appelés "démiurges" selon
l'expression d'Homère. Ils chantèrent longtemps encore les louanges
des dieux, mais ils n'en oubliaient pas, pour autant, de célébrer
les exploits des héros.
La plupart de ces anciens aèdes étaient nés dans le Thrace, tandis
que les traditions qui les concernaient se rapprochaient, en
réalité, à la Piérie ; cette Piérie que les poètes de tout temps ont
placé comme étant la patrie des Muses. C'était à Libethra que les
Muses avaient chanté, selon la légende, des lamentations funèbres
sur le tombeau d'Orphée. Les aèdes Thraces étaient donc des Piériens,
des natifs du pays des Muses, et nés de cette race poétique qui,
dans les chants du rossignol
entendait une mère pleurant la mort de son fils bien-aimé, et
répétant sans cesse : Itys ! Ytys !.
Ce cri était assimilé à celui de Procné ayant retrouvée ses esprits
et pleurant son fils. Cet appel devint le moyen d'exprimer un
profond désespoir.
Au temps de la guerre de Troie, la poésie entière n'est plus
exclusivement l'apanage des prêtres. L'inspiration poétique souffle
partout. Les poètes chantent encore les dieux, mais ils célèbrent
surtout la gloire des héros : ils désirent charmer, par de
merveilleuses écritures, les convives du roi, et ils préludent déjà
aux splendides créations de l'épopée. L'aède n'est plus un dieu, il
n'enfante plus les prodiges des poètes d'autrefois ; mais il
demeure, néanmoins, un "homme
divin". Les simples instruments qui leurs servaient à
soutenir les accents de la voix, la cithare et la phorminx, qui
n'étaient pas encore tout à fait la lyre, ne semblaient pas indignes
même de la main des héros : sous cette exagération épique, on sent
naître et vivre une réalité, une société qui n'était pas sans
culture, et où régnait encore, suivant le mot de Fénelon,
l'aimable simplicité du monde
naissant.
André Laugier, poète.
________________________
Sources :
"La littérature grecque d'Homère à
Aristote". (Paris.PUF. 1990)
De Trede-Boulmer et S. Said.
"La couronne et la Lyre". (NRF. Gallimard. 1979.)
De Marguerite Yourcenar.
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