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A peine sortie d'une page de
papier blanc, épais, où l'encre d'imprimerie avait laissé une odeur
particulière, la jeune femme se demanda si elle pouvait rester
ainsi, penchée au bord de l'étagère.
Elle devait encore franchir la porte en bois massif de la
bibliothèque.
Elle venait de s'extirper du livre qui l'abritait depuis toujours.
Une brèche était survenue à la page 384, au moment où le personnage
principal sortait précipitamment sur la terrasse, à l'instant précis
où le souffle de l'air avait soulevé le voile des rideaux. Le temps
brusquement suspendu entre fiction et réalité avait ouvert un
"passage" souligné d'un interligne de silence et suivi de trois
points de suspension.
Elle s’était retrouvée "dehors". Nue. Son habit de mots éparpillé en
désordre sur la page qu’elle venait de quitter. Elle se vêtit de la
couverture aux tons délicats d'un épais livre d'Anna Gavalda...
"Ensemble, c'est tout "... Elle trouva que les couleurs lui allaient
bien. Et le titre était si joli !
Tous les mots qui la constituaient étaient restés dans le livre.
Elle avait eu peur de disparaître en se glissant hors des pages.
Avec appréhension elle avait d'abord tendu le pied, et, à sa grande
surprise, sans les mots, il avait pris forme humaine. Naturellement,
la jambe avait suivi, puis le corps tout entier. Mais l'intérieur ?
Les émotions, les sentiments, les souvenirs ? Elle craignait de tout
perdre…
Elle posa alors la main sur son cœur et sentit au creux de sa paume
ce battement. Pulsation vivante qu'elle n'avait jamais perçue
encore. Le cœur bat différemment quand on vit dans un livre. Il
bat... en mots, pour ne pas déranger l'ordonnancement des pages.
Dans la vraie vie, il y avait donc toujours dans le creux de la
paume ce cœur battant, ce cœur vivant.
Un sourire se dessina sur son visage. Elle l’effleura du bout des
doigts. Encore des mots vivants...
Tout à coup, la porte de la bibliothèque s'ouvrit. Elle courut vers
l'extérieur...
Régine Foucault©
février 2005 |