Depuis de nombreuses années, je suis fascinée par le mystère
qui entoure les civilisations perdues, les origines de l’humanité,
les civilisations qui nous ont précédés et dont on ne sait que peu
de choses ou pas du tout. Le rôle de la Femme à travers l’Histoire
est une de mes préoccupations. Cela s’est traduit au début des
années quatre-vingt par le « Mythe de Pénélope » revue et corrigé par
une femme d’aujourd'hui. Pénélope détissait sans plus attendre, elle
détissait son éducation imposée afin de se retisser une identité
propre. Un hommage à toutes les Pénélope de tout temps.
Dès lors, le thème du Temps humain s’ajouta à celui de la
Femme. Comment des civilisations non encore découvertes
étaient-elles organisées ? Quelles pratiques cultuelles et
culturelles
avaient-elles ? L’Histoire n’explique pas tout sur les civilisations
dites « découvertes » à ce jour, laissant place à de nombreuses
interrogations et suppositions. C’est là que commence ma recherche.
J’invente de nouveaux mythes, je propose de nouvelles civilisations,
je fais des fouilles archéologiques dans mon imaginaire. Je trouve, je découvre des objets ayant appartenus à ces
civilisations. Ce qui permet à l’archéologue de l’imaginaire que je
suis devenue de reconstituer des lieux ou parfois même des parties
d' Histoire de ces civilisations.
Bien que les thématiques citées plus
haut m'habitent
depuis plusieurs années, il y a une évolution constante dans mes
diverses réalisations, tout comme les nouvelles civilisations
précédentes, mes projets aussi empruntent les uns aux autres. Selon
la discipline employée, les techniques, le médium et le support,
l’image évolue à son rythme, fidèle à sa raison d’être : nous amener
dans un espace-temps, autre, magique. Toute ma production est une
collection, une accumulation d’organisations, de structures, de
souvenirs, sélectionnés par ma mémoire. Je parle ici d’archétypes
qui selon la définition qu’en fait Carl Jung sont des « images
primordiales qui souvent révèlent leur présence uniquement par des
images symboliques » et qui selon Levy-Bruhl « permettent au moyen de
ces créations de traduire le monde intérieur, ce sont des systèmes
de disponibilité d’images et d’émotions à la fois ».
Comme je me rends disponible, j’ai cette
faculté naturelle à
créer des symboles, à transformer les objets et les formes, afin de
leur donner une expression artistique faisant appel au sacré. Je
m’inscris dès lors dans un courant universel puisque de la
préhistoire à nos jours on retrouve cette interaction du sacré et de
l’art. Je crée des objets de culte imaginaire liant des
connaissances antérieures et de nouvelles connaissances. Ce qui
suscite une nouvelle lecture, une symbolique plus actuelle. Certains
signes et symboles nous touchent profondément et on ne s’explique
pas pourquoi. Ils prennent alors un sens pour le regardant, il les
reconnaît. C’est là que l’on doit parler « d’images primordiales »
selon Carl Jung ou de « résidus archaïques » selon Freud.
Certaines images que vous allez voir peuvent vous sembler
comme quelque chose de connu, mais en réalité nous sommes dans le
domaine du re-connu parce que formes, signes et symboles sont
réorganisés dans l’espace et le temps en différentes mythologies que
j’ai imaginées de toutes pièces. Ces oeuvres sont non seulement
subjectives, elles sont même des énigmes pour moi. Le mystère prend
ici tout son sens, c’est-à-dire que tout demeure secret, difficile à
saisir. Elles s’offrent au spectateur comme dans le désir d’une
interprétation ou d’une idée, associant des impressions vagues à une
organisation inaccoutumée ou insolite. Chacun décode selon sa propre
grille, donne à l’objet une existence qui lui est propre.
Mon « faire » est fondamentalement lié à celui des bâtisseurs
qui vivaient à des époques reculées de l’Histoire. Il leur fallait
tout inventer, tout construire de leurs mains. Lorsque je crée des
objets d'art, je m’associe à eux.
Afin de traduire le plus justement mon image, je reprends des
matériaux possiblement utilisés à des époques reculées. Les métaux,
le bois, la pâte de papier composée de fibres naturelles, la terre,
le sable, lesquels associés à nos matériaux modernes nous
rapprochent des Anciens. Dès lors, le passé, le présent et futur se
juxtaposent, coexistent dans l’instant présent.
Il va de soi que la présentation, la
disposition des pièces n’est pas le fait du hasard. Afin de rendre
le culte au culte, le sacré au sacré, il me faut donc respecter un
certain ordre lors de l’installation - lorsqu'il y a lieu - afin de
permettre à chaque objet d’avoir sa raison d’être dans son sens le
plus profond. Mircea Eliade a écrit que « le
maniement des symboles s’effectue suivant une logique symbolique ».
J’organise les objets créés comme s'ils étaient quelque chose de
neuf, de nouveau, de premier. Ces objets sont chargés de ce que mon
inconscient et mon conscient contiennent. Cela m’est intime et
essentiel. C’est une participation symbolique parce que je tente de
me rapprocher de l’âme de l’Ancien et que pour moi, dès lors, il n’y
a plus de différence entre le sujet et l’objet, ce qui se passe à
l’extérieur se passe aussi en dedans de moi comme en
dehors de moi. Il y a liaison entre l’incessant et l’accessible,
avec l’Héritage et l’actuel.
Je termine donc avec cette citation de Carl Jung : «
Le
symbole n’enserre rien, il n’explique pas, il renvoie au-delà de
lui-même vers un sens, encore dans l’au-delà, insaisissable,
obscurément pressenti, que nul mot de la langue ne pourrait exprimer
de façon satisfaisante. » ( in Types psychologiques,
Genève, 1950 )
Ode